Son

Ramallah Underground – Sijen ib sijen

Je voudrais mettre à profit cet article : vous partager un de mes groupes palestiniens préférés pour vous parler un peu de la situation ici. Je reçois énormément de questions tous les jours. Bien que souvent naïves, elles témoignent tout du moins d’un intérêt pour le quotidien palestinien et confirment très souvent l’ignorance des gens sur la réalité de celui-ci.
Un autre de mes autres groupes palestiniens favoris, DAM, avait d’ailleurs très justement déclaré ceci:  «Les arabes savent déjà comme ils vivent – nous devons informer les israéliens sur ce qui se passe.» Et je peux vous assurer que beaucoup ont une image erronée de la Palestine. Qu’en est-il de vous ?

سجن بسجن (sijen ib sijen) signifie en arabe, «une prison dans une prison». Les deux chanteurs du groupe collectif رام الله آندرجراوند (Ramallah Underground), Stormtrap et Boikutt, expriment dans ce rap ce qu’ils ressentent dans cette relation occupant/occupé entre Israël et la Palestine. La version originale de Sijen ib sijen dure plus de 4 minutes, mais n’est pas sous-titrée en anglais. Le clip ci-dessus l’est, alors bien que réduit de moitié, il sera plus intéressant à visionner puisque nous allons le critiquer.

Le clip prend place au pied du Mur. Mais comme toutes les fenêtres de Paris ne donnent pas sur la Tour Eiffel, celles de la Palestine ne donnent pas toutes sur la barrière de séparation. Pour ma part, j’habite près de Jéricho : j’en suis donc très loin. Pourtant, elle ne cesse d’être palpable dans l’esprit des habitants.

J’ai coupé le texte par parties, permettant de mieux pouvoir le commenter. Je l’ai également traduit, pour ceux qui ont un peu de mal avec la vitesse du rap ou avec la langue anglaise.

Tu as affaire à des gens qui ne parlent que le langage de la force.
Où que j’aille je suis pris au piège dans cette cage, je ne peux pas respirer.
Un de plus tué, un de plus en prison, un de plus battu avec une matraque.

J’ai traduit «trapped» par «pris au piège». Même si cela insiste moins sur l’aspect carcéral du titre de la chanson, je trouvais le terme plus approprié pour aller avec «cage». Piégés comme des animaux.
En ce qui concerne les meurtres, les bastonnades et les emprisonnements, je peux témoigner. J’ai assisté à des manifestations palestiniennes pas toujours pacifistes et vu des vidéos prises dans des villages palestiniens pendant des attaques de colons israéliens. Des touristes que j’ai croisés sur ma route les ont parfois vues de leurs yeux. Pour l’instant, mon expérience la plus violente, surtout émotionnellement, a été à Hébron. Les assassinats, eux, je n’en ai assisté à aucun. Mais depuis que je suis arrivée sur le territoire, deux palestiniennes à ma connaissance ont été tuées à des checkpoints proches de là où je vivais : la première parce qu’elle portait un objet jugé dangereux sur elle, et la seconde, Fatima Hajiji, 16 ans, sans raison dévoilée.

Qu’est-ce qu’il se passe ? Il n’y a pas d’explication.
Tout ce que je vois c’est du gaz lacrymogène.
Je suis interdit de faire ce que je veux.

«Pas d’explication», c’est assez juste, oui. Je me demande toujours devant le nombre impressionnant de choses que les palestiniens n’ont pas le droit de faire; «mais, pourquoi ?» Pas d’explication.
••► 10 choses que les palestiniens n’ont pas le droit de faire.

Ils attendent de moi que j’oublie de vivre.
J’aimerais pouvoir, mais leurs poubelles sont ici.
C’est dur d’écrire avec tant de choses à dire.

Oui : Israël jette ses ordures, dangereuses ou non, en Cisjordanie.

Son idée de la paix, il en fait ce qu’il veut.
Tu te tais et tu acceptes.
Pourquoi se plaindre ? Je veux agir, au lieu de me sentir faible.
J’écrirai l’histoire.
Demain je pourrais être estropié ou mort.

Il est certain que l’artiste a de grandes chances de passer un mauvais moment, s’il «agit». Autrement, ne vous imaginez pas que nous vivons tous dans la peur ou la haine. La vie est ce qu’elle est, mais elle n’est pas si différente de celle du reste du monde. J’ai envie de dire, «tout est normal ici», mais serait-ce me taire et accepter ? Comment l’expliquer…
Je voudrais faire la distinction entre le quotidien, que beaucoup de personnes extérieures pensent invivable, avec le conflit en tant que tel. Dans la vie de tous les jours, je vous assure que rien n’est différent: les gens boivent, étudient, dansent, mangent, travaillent, sortent. Il peut paraître un peu absurde de le préciser mais ce n’est pas toujours clair dans l’esprit de tous. Après oui, s’impliquer comme activiste dans le conflit est clairement dangereux. Je voudrais préciser que le groupe Ramallah Underground est en faveur du BDS, mouvement sévèrement réprimandé par Israël et auquel tous les palestiniens n’adhèrent pas forcément.

Ton permis de conduire et ton identité.
Où est-ce que tu vas ? D’où est-ce que tu viens ?
Quel est ton but ? Tu pensais que c’était fini ?
Tu ne vivras jamais sans checkpoints.

Ces lignes reflètent exactement un sentiment que j’expérimente souvent. Les sempiternelles questions aux checkpoints du pourquoi du comment, où il faut disserter sans fin avec des soldats agressifs ou qui ne veulent pas entendre ce que tu te tues à expliquer. Après avoir passé des heures éprouvantes à Ben Gurion, je pensais innocemment que ce genre de calvaires serait fini. Mais non, mon quotidien c’est aussi les checkpoints à chaque déplacement en zones israéliennes.
Petite pensée pour les conducteurs de taxis ou de bus, qui, sans le bon permis ou la bonne immatriculation, n’ont pas le droit de rouler dans certaines zones, voire en Israël.

Ils nous ont dépossédés, ont pris notre terre.
Vaincus, humiliés, nous repliant sur nous-mêmes.
Ils nous ont convaincus, ils sont formés pour défendre Israël contre nous.
Nous sommes contrôlés, des soldats partout.

Partout, surtout aux checkpoints à vrai dire. Mais il est vrai que l’armée israélienne se donnent le droit d’intervenir même en zones A… Donc, avec les B et les C, oui, on peut dire partout.
A Hébron (A), il y a trois soldats pour un colon israélien.

Mais dîtes-moi pour qui est tout cela ?
Où sont les millions ?
Les millions qui voulaient libérer la Palestine.
Ils sniffent de la cocaïne, exploitent la religion.
Ils s’allient avec l’ennemi, des corps partout.
Nous devons agir, pas fixer un écran.

Difficile ici de savoir exactement ce que le chanteur a voulu signifier… J’aurais tendance à y voir un message du style, «arrêtez de vous contenter de regarder le JT si vous prétendez vraiment soutenir la Palestine». Ou plus globalement, une dénonciation de l’hypocrisie des pseudos pro-palestiniens qui dans le fond préfèrent plutôt l’image d’une Israël démocratique et ordonnée par rapport au chaos palestinien.

Des émeutes parce que les flics me saoulent.
Comme si le mur de l’apartheid n’était pas suffisant, maintenant ils mettent un autre virus sur ma terre.
Ou ce qu’il reste des 21% de la Palestine.

Très joliment dit. Je pense que le virus auquel il fait allusion sont les colonies israéliennes implantées sur les territoires palestiniens, illégales au regard du droit international.

Vie égale possibilités, lancer les dés.
Rendez fou le système, préparez l’intifada.
Sonnez les cloches de la résistance !

Un texte très engagé donc. Les propos ne sont pas toujours nuancés, mais en même temps la nuance n’est pas vraiment le but recherché. Il faut savoir exprimer et toucher, ce n’est que comme cela que l’on peut réveiller les esprits. D’autant plus que le texte témoigne d’une réalité qu’on ne peut pas ignorer.
J’espère avoir pu apporter quelques éclaircissements. N’hésitez pas à poser des questions si vous en avez.

••► Pour finir en musique : Ramallah Underground – Amputate [with The Unpeople]

Publicités

2 réflexions sur “Ramallah Underground – Sijen ib sijen

  1. Claire كلير dit :

    Un très bel article de fond, qui à partir du texte d’une chanson, à laquelle on adhère ou pas, peu importe, permet de toucher du doigt la réalité du quotidien en Palestine. Bravo Aurélie

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s