En pâtir à Battir

La veille, Ieva m’avait contactée pour savoir si cela m’intéressait de l’accompagner à Battir le lendemain dans le cadre d’un exercice de son université. Elle aimerait être guide touristique et fait des études dans ce sens. Nous sommes donc parties avec les élèves de sa classe et deux professeurs pour ce village, situé à 7 km de Jérusalem. Chacun des étudiants avait un thème particulier à exposer pendant la visite de Battir et ses alentours. Ils n’avaient hélas pas tous la même rigueur et le même investissement dans leurs recherches, mais j’ai pu néanmoins en savoir beaucoup sur ce lieu, qui, bien que peu connu, a un passé historique considérable et continue d’être aujourd’hui un enjeu important dans le conflit israélo-palestinien.

Jpeg

En contrebas, on aperçoit la ligne de chemin de fer que les Ottomans avaient construit pour relier le port de Jaffa avec Jérusalem.

La ligne de chemin de fer ottomane définit la ligne verte, c’est-à-dire la frontière de séparation entre les territoires arabes et israéliens. Vous le savez sans doute, l’accès pour les palestiniens au delà de cette frontière est quasiment impossible. Mais Battir est un cas exceptionnel. En effet les habitants du village, les Battiri, possèdent et cultivent toujours leurs terres ancestrales malgré cette délimitation, selon les accord de Rhodes signés après la guerre israélo-arabe de 1949. En échange, les résidents assurent la protection du train qui relie Jaffa à Jérusalem. Le train ne s’arrête bien entendu pas au village, la gare étant placé du côté isarélien, et les habitants n’ont pas le droit de se rendre dans la ville trois fois sainte. Le village est niché dans la vallée de Makhrour : 554 km de murets, soit le plus long réseau de terrasses de toute la Palestine. Battir est isolé des autres villages palestiniens et est encerclé de colonies illégales, au regard du droit international.

La première photo de la journée que j’ai prise est celle que j’ai utilisée pour la couverture de l’article. On y voit le village, mais sans ses terrasses. C’est sur celles-ci que repose principalement l’économie de Battir. Son paysage est celui de collines et vallées agricoles, caractérisées par des terrasses de pierre, certaines irriguées pour les potagers et vergers, d’autres sèches pour les vignes et oliviers. Des parcelles qui dateraient du IIIe millénaire avant notre ère !

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Ces cultures sont arrosées par un mini-aqueduc antique, formant un réseau de canaux d’irrigation, creusé dans la roche et alimenté par des sources souterraines.
L’eau collectée grâce à ce réseau est distribuée équitablement entre les familles du village de Battir.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le village possède également des ruines d’un bain romain. C’est ce que vous pouvez voir dans le diaporama ci-dessus selon différents points de vue. Des enfants ont abreuvé leur âne puis sont partis, remplacés par une classe de petites filles qui se sont assises sur le muret de pierres et ont chanté une chanson traditionnelle, exaltant l’importance de la femme palestinienne.

Jpeg

Bob l’Éponge, Mickey, et l’alphabet arabe.

Je vous parlais au début de l’article de la voie de chemin de fer ottomane, marquant la ligne verte. Mais je n’ai pas précisé que si les villageois ont le droit unique d’exploiter leurs terres situées par-delà les rails, c’est-à-dire en Israël, cela est dû à un seul homme : Hasan Mustafa.

Jpeg

Panneau du centre culturel Hasan Mustafa.

Originaire de Battir, Hasan est parti faire ses études aux Etats-Unis, chose considérée comme exceptionnelle pour l’époque où l’éducation était peu accessible. Quelques années plus tard, il ouvre la première école pour filles de la région. Sa fille Nadia Boutmeh, fera également des études mais mourra très tôt (1961). Le site de l’Association France-Palestine Solidarité nous dit de lui :

La légende locale raconte que ce diplômé de l’Université américaine du Caire – une rareté à cette époque – qui allait ouvrir, quelques années plus tard, la première école pour filles de la région, a sauvé Battir des griffes des milices sionistes en 1948. « En éclairant toutes les maisons, en étendant du linge sur leurs toits et en multipliant les rondes, avec une dizaine de complices, une planche de bois sur le dos en guise de fusil, il a fait croire que l’endroit était habité et prêt à se battre, alors que dans la foulée du massacre de Deir Yassin [une centaine de villageois, dont des femmes et des enfants, furent abattus en avril 1948 par des paramilitaires juifs], la quasi-totalité des habitants avaient pris la fuite », raconte Nadia Boutmeh, la fille de Hasan Mustafa, décédé prématurément en 1961. Ce qui est avéré, c’est que, dans les derniers mois de la guerre, ce visionnaire comprit que le nouvel Etat juif s’apprêtait à se partager la Palestine avec le roi Abdallah de Jordanie. Il ne cessa dès lors de faire pression sur le monarque hachémite, dont il était proche, et sur Moshé Dayan, le futur chef d’état-major israélien, qui était alors un jeune officier prometteur, en charge du tracé de la « ligne verte ». C’est ainsi qu’il préserva les terres de Battir, en échange de l’engagement de ses habitants à protéger la voie de chemin de fer. Un accord unique dans les annales du conflit israélo-palestinien, qui a survécu à deux guerres (1967 et 1973) et deux Intifada (1987-1991 et 2000-2005).

Les israéliens ont planté des sapins, importés par les anglais dans les années 20, pour tenter d’effacer toute trace du passé et ainsi faciliter la colonisation. Orwell nous le disait, «qui contrôle le passé contrôle le futur; qui contrôle le présent contrôle le passé». Les oliviers palestiniens font face aux sapins envahisseurs.

Grâce au soutien de plusieurs ONG, le village de Battir a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial en péril de l’Organisation des Nations Unies (UNESCO) depuis le 20 Juin 2014, empêchant ainsi la mise en place du mur de séparation sur le territoire du village.

P_20170401_102155.jpg

Sortie entre amis à Battir pour ces jeunes.

Mon exposé étant fini, je vous laisse avec les photos prises pendant la randonnée. Longue promenade que beaucoup de jeunes palestiniens aiment faire en groupe d’amis pendant cette saison, quand il ne fait pas encore trop chaud. Sachant que je me liquéfiais déjà sur place, je me demande comment c’est pendant l’été. La grimpée n’était pas non plus facile, j’ai failli faire partie plusieurs fois du paysage. Mais on a pu voir des choses magnifiques, alors même si on en a bien pâtit, cela en valait la peine.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Dernière petite info pour la route, parmi le diaporama vous allez sûrement voir des maisons en pierre isolées dans les terrasses. C’est ce qu’on appelle des tours de garde. Je ne me souviens plus du terme arabe, mais il se traduit par «palaces», car, lors de la période de la moisson, les familles venaient s’installer dans leur demeure rurale au milieu de leurs parcelles. Elles se déplaçaient pour surveiller que des voleurs ne venaient pas leur chourer leurs productions, puis en temps voulu, les récoltaient et les vendaient. Si ces habitations étaient considérées comme des palaces, c’est parce qu’elles étaient un symbole fort d’un bon travail et d’une vie aisée, les cultures étant synonyme de richesse.

Bonus pour ceux qui aiment bien quand ça bouge; Battir en vidéo.

Publicités

6 réflexions sur “En pâtir à Battir

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s